Le podium des économistes

On a beaucoup reproché aux économistes de ne pas avoir prédit l’effondrement des marchés bancaires et financiers en 2008, qui fut ensuite endigué par les Etats.

Mais comme le rappelle Adair Turner, l’ancien président de l’autorité britannique des services financiers, dans son dernier livre (Between Debt and the Devil), la chose est même un peu plus grave que cela.

Car le principal problème n’est pas tant qu’une très grande majorité d’économistes n’ait pas prévu cette crise, mais que dans la plupart de leurs modèles ce type de crise ne pouvait même pas se produire.

Pour faire une analogie avec l’astronomie, on pourrait reprocher deux choses à des astronomes qui n’auraient pas prévu une éclipse :

  • Soit ils ont mal regardé le ciel ou ont oublié de prendre en compte l’influence de telle planète dans leur raisonnement. Dans ce cas on leur demandera de faire un peu plus attention la prochaine fois.
  • Soit la possibilité qu’une éclipse se produise était tout simplement impossible dans leurs modèles. Dans ce cas on attend d’eux qu’ils les changent radicalement.

Or, pour ce qui est des modèles qui dominent actuellement la recherche en économie, nous sommes clairement dans la seconde situation.

Le problème est qu’aujourd’hui le monde de la recherche en économie ne semble pas prendre cette voie d’une modification radicale de ses modèles. Une preuve en est que le classement des économistes dont les travaux sont les plus cités par leurs confrères n’a été que très légèrement modifié depuis la crise.

Ainsi, 94% des 100 économistes les plus cités en 2006, à une époque où il était coutume de chanter les louanges des marchés financiers, figurent toujours dans ce classement en 2015 ! Le constat est le même pour les top 10, top 20 et top 50, et dans une moindre mesure pour le top 200, comme le montre le graphique suivant (issu d’un article très éclairant de Febini sur Project Syndicate) :

Le podium des économistes

Voici quelques explications qui peuvent permettre de comprendre cette inertie de la recherche en économie :

  • Devenir spécialiste d’un domaine et trouver sa niche de recherche en économie (comme ailleurs) demande de nombreuses années de travail et d’efforts. Accepter de changer les modèles et les références que l’on utilise en demanderait donc tout autant, ce que beaucoup ne sont pas prêts à faire.
  • D’autant plus qu’aujourd’hui la qualité de votre recherche est évaluée par votre nombre de publications. Consacrer du temps et de l’énergie à changer radicalement sa manière de voir c’est courir le risque de ne rien publier pendant plusieurs années !
  • Enfin, changer sa manière de voir c’est d’une part se désolidariser de vos collègues qui continuent à travailler sur les anciens modèles et d’autre part accepter d’avoir à un moment eu tort. Or cet exercice est déjà bien difficile pour le commun des mortels, imaginez donc ce que c’est pour quelqu’un dont la position sociale est basée justement sur son savoir scientifique !
  • Pour ne pas sortir de sa zone de confort intellectuel, social et professionnel, chacun a donc intérêt à trouver toutes les raisons possibles pour continuer à travailler sur les mêmes modéles qu'avant, quite à les modifier un peu à la marge.

Ces constats ne sont néanmoins pas propre aux économistes, Kuhn remarquait ainsi il y a 50 ans que lorsqu’une nouvelle théorie scientifique apparait, elle ne s’impose généralement pas parce que les spécialistes déjà en place l'adoptent, mais du fait de leur remplacement progressif par de jeunes chercheurs acquis aux idées nouvelles.

Dans une science sociale comme l’économie où il est de plus extrêmement difficile de déterminer qui se trompe et qui voit juste, imaginez le temps que cela peut prendre..

Si l’on veut changer notre manière de réguler nos économies, mieux vaut par conséquent ne pas attendre un changement massif d’attitude de la part de nos élites économiques.

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