Des prophéties et des parapluies

Vous connaissez tous cette histoire de Bison Futé nous annonçant que la semaine prochaine telle autoroute sera embouteillée, du coup tout le monde modifie son trajet pour ne pas l’emprunter, et finalement l’autoroute est complètement fluide : Bison futé s’est donc trompé !

Certes, mais s’il n’avait pas diffusé l’information ou prédit l’inverse, l’autoroute aurait vraiment été encombrée,

Bison futé était donc sûr de se tromper à tous les coups ! Il suffit qu’il prédise quelque chose pour que l’inverse se produise.

 

En économie c’est bien souvent le contraire qui se produit : si l’on croit tous que quelque chose va se produire, alors cette chose a de fortes chances d’arriver.

Par exemple, si nous anticipons tous que la croissance sera forte demain, alors les entreprises, optimistes, se mettront à davantage investir et produire, et les ménages, tout aussi confiants dans l’avenir, se mettront à davantage consommer.

Or, si les entreprises produisent et investissent plus, elles vont générer davantage de revenus dans l’économie. Et si les ménages consomment plus, cela va accroitre les recettes des entreprises.

L’économie se portera donc bien, justement parce que tout le monde a cru qu’elle allait bien se porter.

Et tout le monde pourra se féliciter d’avoir correctement anticipé que la croissance allait être forte !

A l’inverse, si les entreprises et ménages sont pessimistes quant aux perspectives de croissance futures, les premières vont réduire leurs investissements et niveaux de production tandis que les seconds préfèreront mettre de l’argent de côté en prévision des moments difficiles à venir.

Par conséquent, la production, les investissements et la consommation seront faibles, et l’économie se portera mal.

Elle se portera mal justement parce que tout le monde a cru qu’elle allait mal se porter.

Et tout le monde pourra à nouveau se féliciter d’avoir correctement anticipé que la croissance allait être faible !

Impossible de se tromper.

On parle à ce sujet en économie d’anticipations auto-réalisatrices. C’est parce qu’on anticipe que quelque chose va se passer qu’elle se réalise effectivement.

Et ceci n’est pas forcément une bonne nouvelle, car il suffit du coup que les gens deviennent pessimistes dans une économie qui se portait plutôt bien pour que finalement tout commence à aller mal.

Pour prendre un exemple, lors de la crise des subprimes aux Etats-Unis en 2007, les marchés bancaires et financiers français étaient relativement peu exposés aux crédits à risques américains. La crise n’aurait pas donc dû nous toucher fortement.

Oui, mais du fait des informations toujours plus mauvaises nous provenant d’outre-Atlantique, tout le monde s’est mis à devenir un peu plus pessimiste en France quant à l’avenir de l’économie mondiale. Les ménages se sont donc mis à moins consommer et les entreprises à moins investir.

Et c’est en grande partie par ce biais-là que la crise a touché notre pays.

Keynes usa d’une très jolie phrase pour décrire ce phénomène d’anticipations auto-réalisatrices :

« En économie, lorsque les gens sortent avec leur parapluie, il se met à pleuvoir. »

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